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Agnemidia

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Bomedanca

Bomedanca agnemidia

Aujourd’hui, le tenancier est ravi. Salle pleine, il arbore un sourire jusqu’aux oreilles à chaque nouveau consommateur. Les commandes fusent, les beuveries s’enchaînent et les premiers saoulards vomissent leurs pintes de bière sur le vieux parquet de la taverne du Lutin qui Boîte. Puisque c’est le seul commerce de Bomedanca qui permet de satisfaire les plus assoiffés, ce genre de journée arrive plus fréquemment qu’on ne le pense. Innocemment, ce colosse en armure a pris place à la dernière table "vide" de la taverne, au coin opposé duquel s’ennuyait une jeune femme qui s’apparente à une mercenaire déprimée. À ces deux anonymes s’ajoute un jeune barde qui contemple chaque aspect de l’endroit. Tantôt surpris par l’indifférence des gens envers les autres qui crient ou qui s’évanouissent, tantôt surpris par l’énormité en cuirasse qui touche presque le plafond, tantôt surpris par ce robuste tabouret qui ne cède pas sous le poids évident de cette mastodonte et soudain : l’intervention de Léo qui se présente et commande à boire pour tous ces inconnus.

Personne n’a rien demandé, ils avaient tous leurs raisons pour rester discrets et distants mais voilà que ce Léo s’incruste au groupe et force les présentations. Il n’a rien d’un pilier de bar, tranche complètement avec le reste de la clientèle (tout comme ceux qu’il accoste, d’ailleurs) et de son air candide, il explique à son auditoire sa soif de culture et son envie de découvrir le monde (quel euphémisme !). À son tour, elle troque sa paresse pour une attitude faussement enjouée, se présente « Amerys » et vante sa joie de vivre mais personne n’est dupe : toute mercenaire qu’elle semble être ne correspond en rien à l’image d’une jeune fille qui sourit à la vie comme elle le prétend. Quand il dit qu’il s’appelle « Orphée », personne n’est surpris d’apprendre qu’il est barde ; un énergumène aussi farfelu que convaincant lorsqu'il dégaine sa lyre ne peut qu’être un poète à la recherche de son public : pas étonnant qu’il veuille parcourir tout le continent d’Ouest en Est. Si cette énorme statue de fer assise à la droite du clown gardait son silence, ce n’était en tout cas pas pour dissimuler une impressionnante voix rauque. « Vous pouvez m’appeler l’Ange Cuirassé », leur proposa-t-elle d’une aussi jolie que douce intonation.

Alors que Léo use de son savoir-parler pour obtenir une ristourne au comptoir, il débourse cinquante sous pour deux chopes de bière et deux jus de pomme qu’Amerys goûte du bout des lèvres en lorgnant sa voisine. Eh oui : si elle aussi s’est laissée offrir une chope de jus, l’Ange Cuirassé reste enfermée dans… sa cuirasse. On est en droit de se demander par quel interstice son breuvage va s’écouler pour être bu. À peine Amerys a-t-elle le temps d’ouvrir la bouche pour le lui demander que l’Ange soulève de sa main droite la visière de son heaume pour y porter sa boisson. Tout le monde la fixe mais hélas, il fait trop sombre sous son casque pour n’apercevoir quelle peau que ce soit. Elle boit sa chope d’une seule gorgée et repose fermement son récipient sur la table d’un « CHTONK » qui ne manque pas d’être suivi par un énorme fracas de meuble en bois, deux tables derrière elle. D’abord étonnés que ce geste brusque eût carrément fait tomber des tables, Amerys, Léo et Orphée comprennent vite qu’il s’agit en fait d’une rixe qui vient d’éclater entre des hommes un peu ivres mais surtout très en colère.

Tous se lèvent pour assister à ce « spectacle » improvisé : trois iranthians et trois eyriales qui se mettent sur la gueule pour une raison qu’on ne comprendra pas tant ils baragouinent dans leur bagarre. Ne sachant trop comment réagir à cette imprévisible animation, Léo et Amerys hésitent en ne balbutiant que des voyelles qui ne font aucun sens dans notre langue. Orphée, quant à lui, croit en la magie de la musique et se prépare à jouer de la lyre pour apaiser les esprits belliqueux... avant de se faire expliquer qu'il était difficile de faire pire choix. Insouciant mais pas inconscient, il accepte la critique sans déception et range son instrument. N’écoutant que son cœur et ayant foi en la paix, la paladine d’or et de lumière s’interpose en brandissant son écu.

Dazlehardt apusium eyrialis

La forme du bouclier est très parlante : ce soldat en armure n’est pas originaire d’Agnemidia. C’est donc naturellement que les trois hommes natifs d’Eyrialis se rapprochent de l’Ange Cuirassé et la prennent à partie pour dérouiller les iranthians qui veulent faire les malins.

Trop éméché pour se rendre compte de sa bêtise, l’un des occidentaux se rue sur l’armure géante et frappe de toutes ses forces de son poing droit. Inutilement et même contre-productivement, il s’écorche un peu de peau : c’était comme frapper un mur en crépi… Alors que le plaignant recule de quelques pas en chouinant, l’un de ses deux autres compères estime que les eyriales leur font affront via cette blessure (qu’il s’est infligé lui-même, rappelons-le) et ramasse son tabouret pour s’en servir d’arme contre l’Ange. Il s’apprêtait à se ruer tous azimuts, le siège en l’air quand le simplet Léo lui fait une remarque sur ce que coûte le mobilier.

Ce n’est pourtant pas un endroit luxueux et les meubles sont d’une qualité… approximative. Léo ne connaît visiblement pas les codes de la rixe et cela attise l’ire des iranthians : le tabouret prend du galon en passant de simple outil contondant à projectile sur cible fluette. Comme s’il s’était exercé toute sa jeunesse, l’iranthian envoie le projectile avec une aisance qui surprend tout le monde et une précision à faire pâlir les archers. Heureusement pour ce couard de Léo qui avait pris soin de rester derrière le chevalier d’Eyrialis, l’Ange Cuirassé n’a eu qu’un geste à faire pour lever son écu et intercepter le tabouret en bois qui vient se désintégrer à la surface de la protection sous des « Ooooooh » d’une foule admirative qui les entoure. Parmi cette assemblée, quelqu’un d’enfin sain d’esprit fait mention d’aller chercher la garde pour stopper ce combat de rue… ou de bar. Orphée, qui comprend qu’il aurait des ennuis si les forces de l’ordre arrivent, essaie tant bien que mal de se faufiler entre les spectateurs pour rattraper l’inconnu qui court chercher de l’aide dehors.

Profitant de ce détournement d’attention et de sa grande capacité à être fourbe, Amerys se saisit de sa chope en terre cuite et prend une pose tel un lanceur de baseball pour viser le troisième iranthian. Touché en pleine poire par le gobelet de jus de pomme, le vieux grognon s’étale par terre, étourdi par la douleur et la surprise. Ni une ni deux, son ami à la main abîmée le venge et décoche un uppercut bien placé dans la mâchoire d’Amerys qui s’effondre à son tour au sol.

Session 1

Comme lors d’un dialogue qui enchaîne les répliques chacun son tour, c’est Léo qui prend enfin son courage à deux mains pour mettre une beigne dans la gueule de l’agresseur de son amie. Oui, Léo s’est très vite lié d’amitié à la première personne qui a daigné lui parler dans la première taverne qu’il a fréquentée.

Orphée, qui avait enfin atteint la sortie du bistrot, balaie la place du regard. Tous les passants semblent se diriger vers la taverne du Lutin qui Boîte pour assister à l’altercation. Le jeune homme cherche quelqu’un qui irait dans l’autre sens… en vain. Déçu de son inefficacité, il rentre penaud et se faufile de nouveau tant bien que mal (mais surtout plus mal que bien) entre les spectateurs devenus un peu plus nombreux pour rejoindre ses… seraient-ils déjà des compagnons ?

Au milieu du tohu-bohu qui a envahi l’endroit, l’Ange Cuirassé commence à s’impatienter et frappe le sol violemment de son énorme bouclier. La violence du coup fait légèrement trembler la baraque et elle pousse un rugissement qui résonne sur les murs et effraie absolument tout le monde. Le brouhaha disparaît instantanément et le tenancier se planque sous le comptoir. Lorsqu’un golem de deux mètres trente gueule un bon coup, tout le monde la ferme et écoute. L’Ange Cuirassé s’approche du malheureux qui s’était pris la mandale de Léo et lui attrape le col fermement de sa main gauche. Il essaie de se débattre mais il est tétanisé et lorsqu’il voit la deuxième main s’approcher de son visage il s’imagine que c’est la fin. Après quelques secondes, il ouvre de nouveau les yeux : son arcade ne saigne plus, il n’a même pas un bleu. L’Ange vient de justifier son surnom en soignant l’iranthian blessé grâce un sort basique de soin de magie blanche. Les trois hommes du pays oriental se sentent alors trahis et commencent à s’écarter du groupe duquel ils s’étaient rapprochés quand ils pensaient que l’Ange se battrait pour eux. Ils maugréent quelques jurons incompréhensibles mais une voix se fait entendre en brisant le silence qui avait fait place nette : c’est Orphée qui, pour se sentir enfin utile à quelqu’un, prévient ses nouveaux amis que la milice urbaine a été prévenue et se dirige probablement vers l’endroit pour interpeller les trublions.

Quatre secondes de blanc, puis tous les paysans qui peuplaient l’endroit se précipitent vers la sortie dans un capharnaüm totalement incontrôlable. Chacun piétine son prochain pour quitter l’endroit avant de se faire arrêter par la garde que tout le monde sait peu scrupuleuse. N’ayant l’habitude de ce genre de situation, aucun de nos quatre protagonistes ne saurait bousculer un innocent pour se sortir de ce pétrin. Lorsqu’il ne reste plus qu’eux dans la salle, l’Ange Cuirassé se dirige vers le comptoir mais n’y aperçoit pas le propriétaire. Elle y pose néanmoins une bourse de cent sous pour se faire pardonner les désagréments dont, on en conviendra tous, elle n’est pas responsable.

Amerys, qui était restée le cul par terre, se relève enfin et suit Orphée vers la sortie. Même pas un pied dehors que deux hallebardes se croisent au niveau du cou d’Orphée et une main vient l’attraper par le col (c’était visiblement très fréquent de s’attraper par le col, à cette époque). Tous les quatre sont acculés et repoussés vers l’intérieur : la garde vient d’arriver avec pour but de neutraliser les gêneurs qu’elle pense surprendre la main dans le sac… ou les pieds dans la taverne. Six miliciens la lance à la poigne entourent leur supérieur très reconnaissable à son cimier ; celui-ci n’a pas dégainé son cimeterre encore au foureau à sa taille. L’Ange profite de son statut de chevalier pour tenter de parlementer avec le capitaine de la garde. Cela aurait pu se passer pacifiquement si cet agnemidian patriote ne s’était pas senti provoqué par une soldate eyriale plus grande que lui et avec une armure bien plus imposante. Le capitaine dévoile une attitude bornée : ces suspects doivent se rendre de leur plein gré ou alors ils seront arrêtés de force.

Rien n’y fait ni n’y fera, l’Ange Cuirassé doit se résigner : il va falloir s’échapper et tant pis pour la furtivité. Elle relève la visière de son heaume pour lancer de manière claire et puissante un court sifflement que son destinataire saurait reconnaître entre mille. Les pas des derniers civils qui s’échappaient de la scène se transforment en galopements qui la rejoignent, puis dans un fracas aussi bruyant que soudain, la porte d’entrée éclate comme son cousin le tabouret l’avait fait un peu plus tôt, laissant entrer de force un magnifique destrier qu’on devine blanc sous ses pièces d’armure assorties à celles de la paladine. En toute adéquation avec sa propriétaire, ce cheval est largement plus grand et robuste que la moyenne (un paladin de l’envergure de l’Ange Cuirassé nécessite forcément une monture à son image, on n’y aurait jamais cru si un poney s’était présenté timidement). Tout aussi délicatement qu’il est entré, ce serviteur équestre percute l’un des gardes qui se trouvait un peu trop près de la porte, l'envoyant valdinguer contre une table renversée et s’arrête au niveau du groupe. D’un geste agile et maîtrisé, l’Ange Cuirassé ramasse Léo comme s'il était une princesse en détresse, grimpe sans mal sur le devant de la selle double et ordonne aux deux autres d’en faire de même (de monter, pas de prendre son partenaire dans les bras).

Orphée, de par son éducation, sait monter à cheval mais celui-là est tout de même bien plus haut qu’il n’en a l’habitude. Il peut tout de même profiter de la stupéfaction des soldats de la garde et parvient à se hisser à l’arrière de la selle, se retourne et tend le bras pour aider Amerys à grimper, elle qui n’a jamais connu de monture. Sitôt qu’elle attrape la main du barde, l’ordre est donné à Hermès de partir au galop vers l’horizon. Si les deux jeunots s’étaient saisis par l’avant-bras plutôt que par les mains, peut-être qu’Amerys aurait pu atteindre le dos du cheval. Hélas, la puissance du départ de cet énorme équidé les surprend et la jeune mercenaire lâche son compagnon après seulement quelques pas et revêt de nouveau son déguisement de paillasson en s’étalant une fois de plus dans un nuage de poussière sur le parvis de la taverne de Bomedanca pendant que s’éloigne un destrier qui emporte au loin les seules personnes qui, après des semaines de vagabondage, semblaient l’apprécier.

En même temps que s’estompent la poussière et les espoirs d’Amerys, s’approche le capitaine de la garde, un sourire narquois aux lèvres.

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